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#21 - LE TURNOVER EN ENTREPRISE

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 28 août 2018
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Trop de turnover ne peut-il pas nuire à l’entreprise ?

 

Le jour qui se lève ressemble à tous les autres. Tu envoies valser ton réveil, sépares tes paupières enlacées, rafraîchit à grands renforts d’eau un corps qui porte encore la marque des bras de Morphée. Les images de ta matinée défilent comme un film trop connu. Le métro, le travail, le bonjour lancé machinalement à ton collègue Martin. Une voix féminine te répond : « Salut, moi c’est Sophie ». Tout à coup la bobine saute, l’image déraille : Martin n’est plus là. Sans un mot, sans un bruit, Martin a quitté la pellicule de ton quotidien. Ton supérieur remarque ton déséquilibre et te glisse d’un air entendu « tu sais sans turnover la boîte ne marcherait pas aussi bien… ».

 Aujourd’hui nous allons interroger le turnover en entreprise.

 

 Qu’est ce que le « turnover » ?

 

Le vocabulaire entrepreneurial, largement marqué par les anglicismes, se soucie peu de traduction. Pourtant la traduction du « turn-over » en « rotation de l’emploi » nous apprend un peu sur sa nature et sur ses causes. La rotation désigne d’abord le mouvement d’un corps sur lui-même. Ce mouvement particulier suppose l’immobilité d’un axe autour duquel le corps tourne. L’entreprise forme un axe immobile autour duquel les employés qui la composent sont en mouvement. Le mot même de turnover nous fait voir l’entreprise au centre d’un dispositif humain en rotation autour d’elle.

Comme la roue sur l’essieu, l’employé vient se greffer sur un système parfois rigide qui ne dépend pas de lui. Et lorsque quelque chose cloche, lorsqu’un bruit se fait entendre dans cette mécanique complexe, on espère que le son vient d’une roue voilée et pas d’un essieu cassé.

Le turnover rappelle le déséquilibre qui lie la partie amovible au tout inamovible. Il désigne en fait le processus par lequel l’entreprise remplace les parties humaines qui la composent en maintenant son unité structurelle.

 

L’entreprise est une chimère à deux faces.

 

La première est une suite de chiffres, une addition de gains et de pertes, une structure économique ayant pour seul impératif la rentabilité. La seconde est humaine, elle se compose des milles visages qui font l’entreprise. Elle ressemble à Martin, à nos collègues, à tous les humains réunis pour une action commune. Agrégat d’humains et agrégat d’intérêts, le turnover n’a pas le même sens selon ce que l’on voit de l’entreprise.

L’entreprise dont nous parlons est une structure capable de générer des bénéfices par le jeu de la production et de la vente de biens et de services. Lorsqu’elle « tourne », lorsque « tout roule », l’entreprise est rentable. La rentabilité est l’impératif premier de l’entreprise. Elle lui est nécessaire au sens strict : sans lui, elle disparaît.

 

L’entreprise dont nous parlons est une structure capable de générer des bénéfices par le jeu de la production et de la vente de biens et de services.

En ce sens, tout phénomène qui se donne dans l’entreprise doit se comprendre du point de vue de la rentabilité.

La rentabilité économique désigne le rapport entre le revenu obtenu et le revenu investi. Le salaire des employés entre dans la seconde catégorie, celle des revenus investis. A revenu obtenu égal, plus les salaires sont bas, plus la rentabilité augmente. Or le salaire le plus bas tend vers le rien. L’entreprise quand elle n’est comprise que comme structure économique, en voulant réduire ses coups jusqu’au néant, rêve de transformer ses salariés en esclaves. Si la morale et la loi l’en empêchent, la nécessité de rentabilité l’y pousse.

Tendue entre deux extrêmes – les droits de l’homme et l’esclavage – l’entreprise cherche des passages, des points de rencontre entre la froide raison économique et la création d’emplois pérennes.

A l’un de ces croisements nous attend le turnover. Les entreprises de restauration rapide, les centres d’appels ne pourraient pas fonctionner sans un turnover important.

 

Pourquoi ? Quel lien unit le turnover et la rentabilité ?

 

Un marché de l’emploi bloqué pousse une partie de la population vers des emplois alimentaires, garantissant au travailleur sa subsistance seule. Ici pas de plan de carrière, pas d’évolution, pas de transfert de compétences. Ce travail là enferme l’homme dans une urgence sans cesse renouvelée, dans une nécessaire fuite en avant. Un jour secrétaire, un jour barman, un jour ouvrier, toujours dans le besoin.

Le besoin met à l’homme des œillères qui masquent pour un temps ses conditions de travail.

Dès lors, le turnover peut devenir pour l’entreprise une source de rentabilité.

Pourtant une autre approche de l’entreprise est possible, qui nous fait voir le turnover comme un obstacle à la rentabilité.

L’entreprise n’est pas qu’un golem économique. Elle est un être de chair qui se compose d’hommes, de femmes donnant à son activité économique une dimension humaine. Les tensions, les rires, les habitudes partagées : la toile relationnelle que les humains tissent en elle la fonde aussi sûrement que l’impératif de rentabilité. L’importance de Martin dans l’entreprise ne dépend pas uniquement du prix qu’il coûte. Son apport doit se penser dans le maillage qu’il produit autour de lui. La blague faite à Sonia, les critiques faites à Florent, l’idée qu’il a partagée avec moi, tout cela contribue à former un microcosme. Ce petit monde forme un équilibre rassurant au sein duquel chacun peut trouver une place ou exercer librement sa créativité.

Le turnover est un croche-patte qui menace de renverser toute une équipe de travail. Des tensions opposent les différents échelons hiérarchiques – la direction étant toujours déjà responsable du déséquilibre observé. Les compétences de l’employé qui part se perdent, ainsi que celles qu’il faisait naître chez ceux qui l’entouraient. Si le ménage se fait moins bien depuis que Martin, responsable du pôle informatique est parti, il ne faut certes pas y voir qu’un hasard.

 

En quoi la partie du salarié isolé peut-elle menacer le tout de l’équipe de travail ?

 

Ici encore l’étymologie nous aide : équipe vient d’esquif et désigne d’abord une longue ligne de bateaux à fonds plats attachés les uns aux autres par une corde. L’équipe se compose d’esquifs solidaires les uns des autres. Chaque esquif semble interchangeable, il a pourtant dans l’unité que forme l’équipe une place toujours particulière. Le plus petit mouvement du plus banal des esquifs fait dériver toute l’équipe. Nous pouvons reprendre à notre compte le concept de rhizome[1] de Gilles Deleuze. Pour lui, le rhizome désigne une organisation non-hiérarchique qui ne connaît que son unité, au sein de laquelle chaque partie a sur chaque autre une influence, indépendamment de sa position dans la structure. Une équipe de travail, quand bien même elle serait soumise à une hiérarchie verticale, déploie aussi – presque à son insu – une organisation rhizomatique. Le départ de Martin du réseau qu’il forme avec les autres – avec tous les autres – ne manquera pas d’avoir une influence sur chacun d’entre eux.

Croire qu’une équipe de travail ne sera aucunement impactée par le départ de l’un de ses éléments, c’est sous estimer grandement la force des liens invisibles qui unissent tous ses membres.

 

Pour finir 

 

Le turnover nous donne à voir les deux visages de l’entreprise : les humains qui la composent et la structure économique qui la dirige. La partie humaine tourne autour de l’impératif de rentabilité. Le turnover est rentable en dépit de la déperdition des compétences et de la mise en danger de l’esprit d’équipe, dans un marché de l’emploi bloqué. Pourtant, dès lors que son utilisation systématique s’intègre dans un business model, l’entreprise choisit d’ignorer que l’entreprise est bicéphale. Elle choisit de ne pas voir qu’une équipe de travail se construit, qu’une montée en compétence commune bénéficie à tous. Elle méconnait la nature des liens qui unit les humains entre eux. Des liens toujours différents de ceux que l’organigramme hiérarchique donne à voir. Les humains aussi font rhizome, et chacun d’entre eux se tend vers tous les autres. En faire tourner un c’est tous les pousser dans la farandole du turnover, c’est prendre le risque de faire marcher pour un temps, l’entreprise sur la tête.

Souvent nécessaire, le turnover ne peut pourtant pas l’être toujours : sa rentabilité à court terme dépend d’un marché de l’emploi qui fait accepter aux salariés des conditions de travail toujours plus proches de l’esclavage. A long terme, il ne peut mener qu’à une diminution de la force de production et d’innovation de l’entreprise.

La question du turnover rappelle à l’entreprise le défi quotidien auquel elle doit faire face : tenir ensemble l’homme et l’économie, être plus qu’une structure froide, plus qu’un organisme chaotique. Réussir là ou Janus a échoué : faire fixer aux deux visages la même direction.

 

Positivement vôtre.

 

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[1] Rhizome : concept inspiré de la racine de certaines plantes ou de multiples tiges sont reliées par une unique racine. Pour Deleuze, le rhizome implique une inter-détermination des multiples éléments par lui organisés.