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#22 - MESURER LE BIEN-ÊTRE AU TRAVAIL

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 10 septembre 2018
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Le bien-être au travail, entre mesure et indétermination.

 

Le bien-être au travail est une passion de l’entrepreneuriat moderne. Il existe dix méthodes pour l’analyser, cent critères, mille cases à cocher pour déterminer si oui ou non les employés sont biens. « Être bien » que voilà une qualité difficilement quantifiable. Je suis bien à l’ombre, mon voisin au soleil, moi à la plage, lui à la montagne. Il n’y a là rien de bien mystérieux. Il est lui et je suis moi ; dès lors que nos êtres diffèrent, comment notre bien-être serait-il le même ?

Les employés d’une entreprise sont aussi différent entre eux que mon voisin et moi. Toutefois, ne partage t-on pas quelques conditions de bien-être ? Difficile de se sentir bien lorsque l’on a faim, lorsque l’on est stressé, lorsque notre travail est vide de sens.

Le bien être au travail doit se saisir de deux manières, d’une part en ce qu’il énumère des critères communs à tous, d’autre part en ce qu’il dépend de chacun d’entre nous. 

Soupesons-la de deux côtés et essayons de répondre à cette question :

Le bien-être au travail est-il mesurable ?

 

Les nombreuses méthodes d’évaluation du bien-être au travail n’en donnent pas une définition claire. Nous allons tenter de la reconstituer. Quelle idée du bien-être se cache derrière l’idée que l’on peut le mesurer ?

Il y a des biens que je mesure sans peine. Je possède une voiture, quatre pantalons - dont un en soie -, trois paires de chaussures, une raquette de tennis, une maison. Tout cela s’inscrit dans la liste de mes biens. Mes biens avec un petit « b », mes propriétés. La jouissance que j’en ai lorsque je conduis, lorsque je me sens beau, lorsque j’y dors, tout cela me procure effectivement un certain bien-être.

Un jour je décide de mettre mon pantalon en soie, tout à coup, me voilà bien habillé. Je me suis habillé correctement en regard des normes de l’habillement en vigueur au moment ou j’ai enfilé mon pantalon. Le bien-être de ce point de vue là ne serait que la correspondance entre l’être tel qu’il est et l’être tel qu’il devrait être. Autrement dit être bien, ce serait correspondre à une norme.

Pour mesurer le bien on peut faire l’inventaire de ce que l’on possède ou évaluer la distance qui nous sépare d’une norme. De là les multiples questionnaires évaluant le bien-être au travail. A t-on une bonne perception de l’avenir ? De sa direction ? Des méthodes de management ? De l’intensité et du temps de travail ? De l’implication émotionnelle ? Des relations interpersonnelles ? Comment note t-on de 0 à 10 notre état de santé ? Notre relation avec notre co-bureau ? Notre concentration de 14h à 17h ?...etc.

La notion de bien-être éclate en de multiples propriétés à posséder (la santé, le calme, le temps de sommeil, l’ambition…etc.), en de multiples normes à respecter (relations apaisées, travail reconnu, collectif impliqué…etc.). Selon que l’on coche plus ou moins de cases, on ressent plus ou moins de bien-être. Le bien-être ainsi conçu est une grandeur.

 

Le bien-être comme grandeur.

 

Toute grandeur est mesurable : nous mesurons un certain nombre de centimètres, pesons un certains nombre de kilos. Ces grandeurs ont une unité de mesure : le mètre et ses déclinaisons, le gramme et ses déclinaisons. Voilà un obstacle sérieux dans la quête d’un bien-être commensurable : l’absence d’unité de mesure. La fragmentation du concept de bien-être empêche tout consensus de se former autour des caractéristiques nécessaires et suffisantes à l’établissement d’un étalon commun.

La mesure du bien-être au travail est relative à la structure qui l’effectue et à la structure où elle s’effectue.

Le bien-être quantifiable échoue à proposer un consensus, un double décimètre à même de rendre sa mesure objective.

 

Le bien-être comme devenir-libre. 

 

Posons maintenant le pied sur l’autre rive du bien-être, celle de l’incommensurable, de l’immensurable. De ce côté là, il faut tenter de définir les deux géants conceptuels que sont le bien et l’être avant d’aller plus loin.

Pour une version détaillée de cet argument, n’hésitez pas à lire l’article sur le bien-être disponible sur notre site.

Nous y avons défini le bien comme un désir : je désire ce que je considère comme un bien. Si je désire être riche, beau et intelligent, c’est parce que la richesse, la beauté et l’intelligence me paraissent être des biens. Le bien-être est en réalité un désir d’être quelque chose, quelqu’un que je ne suis pas. Le désir signale un manque : si je désire acheter ce vêtement, faire cette activité, c’est pour combler un manque en moi. Le désir regrette de ne pas avoir[1].

Le désir appelle alors un mouvement conscient, celui par lequel on se donne les moyens d’acquérir l’objet qui nous manque. L’être se tend vers un être à venir : il se met en mouvement vers ce qu’il veut sans pour autant l’avoir déjà atteint. Le bien-être est avant tout un devenir.

Pour devenir ce que l’on veut, il faut dépasser les nombreux obstacles qui se dressent sur notre route. Au travail ces obstacles sont tous les carcans qui nous empêchent de reconnaître notre individualité dans nos actions. Toutes les contraintes dont nous cherchons à nous libérer. Le bien-être au travail est un devenir-libre.

 

Comment appréhender la liberté au travail ?

 

La liberté n’est pas absolue, l’adage la limite habilement là ou commence celle des autres. Elle est la capacité de se prescrire à soi même ses propres lois sans empêcher quiconque de se prescrire les siennes. Tant que l’organisation du travail placera certains hommes au-dessus des autres, tant que « collaborateur » ne sera qu’un euphémisme pour « subordonné », la liberté aura du mal à se réaliser en entreprise. La hiérarchie verticale se dresse entre le travailleur et sa liberté comme une muraille d’ordres et de process, une forteresse de désirs frustrés.

Le chef lui-même n’est pas libre puisque sa liberté empiète nécessairement sur celle des autres. Pas plus que celui qui obéit, il n’accomplit son devenir-libre.

 

Le bien-être dans une hiérarchie verticale

 

Tout espoir est-il perdu ? Ne peut-on pas faire une place au bien-être dans le monde tel qu’il est ?

Rappelons-nous que le bien-être n’est pas un être-libre mais un devenir-libre. C’est-à-dire un être en mouvement vers sa libération. Pour se sentir bien au travail, il ne faut pas réaliser sa complète liberté mais initier le mouvement qui tend vers elle. Sentir que le carcan se desserre, que l’égalité approche, que les mains ne sont pas entièrement liées ; voilà qui nous fait nous sentir bien.

Il ne suffit pas que cette libération soit factice, l’illusion d’un devenir plutôt qu’un devenir véritable, il faut épurer les contraintes, permettre aux employés de devenir auto-nomes[2], capables de travailler selon leurs propres process. Ce mouvement demande un temps et une énergie considérables, une humilité rare pour les dirigeants ainsi qu’une prise de risque conséquente. Elle semble pourtant nécessaire à la mise en branle d’un devenir-libre authentique.

Pour finir

 

Qui pense pouvoir mesurer le bien-être le défini d’abord comme un ensemble de possessions. Au même titre que ma maison, ma voiture ou mes chaussures constituent une part de mes biens, le bien-être au travail se compose d’un certain nombre de traits : de nombreuses heures de sommeil, un travail d’équipe efficace...etc.

Le bien est aussi un adverbe de manière qui dit la conformité d’une action par rapport à la norme de cette action. On court bien, danse bien, joue bien. Le bien-être au travail sera alors la facilité avec laquelle un employé se plie aux exigences de son entreprise. Là aussi on peut le quantifier en mesurant l’absentéisme, les piles de dossiers en retard…etc.

Le bien-être comme grandeur trouve sa limite dans l’absence de consensus autour d’une unité de mesure commune à tous.

On peut chercher le bien-être ailleurs. Produire une définition satisfaisante du Bien et de l’Être est une tâche de titan. Tenons-nous en à remarquer avec Aristote[3] que nous cherchons le bien, qu’il est l’objet de nos désirs. Ne désirant que ce qui nous manque, le désir d’être entraîne une dynamique de changement, un mouvement vers ce que l’on n’est pas encore. Ce mouvement de l’être nous l’appelons devenir. Le travail érige son organisation hiérarchique entre moi et mes désirs, moi et mon devenir. Pour devenir, il faut alors devenir libre.

Le bien-être au travail, lorsque l’on tente de le saisir dans son incommensurabilité, se définit comme un devenir-libre.

Le bien-être se mesure si l’on ne le définit que comme un bien à acquérir, une norme à suivre. Si l’on interroge ce qui est bon pour l’être humain, sur le Bien et non plus sur les biens, alors on se glisse à l’ombre de notions indénombrables, de pensées qui recouvrent l’horizon de nos vies. Les entreprises sont parfois victimes d'une idée du bien-être à la mode. Leur passion les empêche de voir que tenter de mesurer objectivement le bien-être c'est faire éclater son unité conceptuelle. Favoriser l'expression des désirs, contribuer à leur réalisation, permettre aux employés de suivre leurs propres règles. Voilà comment faire mieux que mesurer le bien-être au travail, voilà comment l'augmenter.

 

 Positivement.

 Bannière article V2

 

[1] Le désir, du latin desiderare, désigne le regret, la perte. Etymologiquement, la perte de sideris, l’étoile. Le désir place son objet à côté des astres.

[2] Du Grec auto et nomos, « soi-même » et « lois ». L’individu autonome obéit aux lois qu’il s’est lui-même dicté. La liberté se trouve non pas dans l’absence de lois mais dans la création de lois pour soi-même.

[3] « Tout art et toute recherche, de même que toute action et toute délibération réfléchie, tendent, semble-t-il, vers quelque bien. Aussi a-t-on eu parfaitement raison de définir le bien : ce à quoi on tend en toutes circonstances. »[1] Aristote, Ethique à Nicomaque, 1,I.