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#20 - SUPERMAN AT WORK : UN EXCÈS D'ENGAGEMENT AU TRAVAIL

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 5 juillet 2018
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 L'engagement au travail peut-il mener le héros moderne à sa perte ? 

Quelle fierté, quelle immense fierté que de se dépasser. Plus tu accomplis plus tu t’accomplis. Au fur et à mesure du dépassement de toi-même tu vois ton pouvoir s’étendre, ton agir grandir et tes limites s’estomper dans le lointain. Chaque obstacle met au défi ta force grandissante. Les soixante-dix heures par semaine, les dossiers qui s’enchaînent ne sont qu’une occasion de mettre ta puissance à l’épreuve, de la faire grandir, de te faire grandir. La figure du travailleur que cette morale dessine se confond avec les contours d’une autre : celle du héros. Attention toutefois cher héros : trop d'engagement au travail peut entraîner un désengagement de toi-même.

Depuis les ombres de l’antiquité jusqu’aux salles obscures de la modernité, le héros s’invite dans notre représentation du travail.

Qu’est ce que cela implique ?

Petite histoire du héros :

L’antiquité grecque et romaine pose les bases de l’héroïsme. Achille, Hercule, Jason ou Thésée sont souvent des demi-dieux, toujours des sur-hommes. Leurs caractéristiques physiques et mentales surpassent de beaucoup celles du commun des mortels. Ainsi de l’invincibilité d’Achille, de la force d’Hercule, de la ruse d’Ulysse.

C’est pourtant bien leur part mortelle qui fait d’eux des exemples à suivre. Si le courage d’Achille est véritable, c’est que sa faiblesse au talon le rapproche de notre humanité. Sous les pouvoirs du héros se cache une excellence morale très humaine qui le pousse à agir quel que soit le risque encouru.

Parce qu’il est presque un dieu, Achille excite notre imaginaire et notre admiration. Parce qu’il est presque un homme, nous pouvons faire de sa conduite le modèle de nos actions, de son histoire un exemple à suivre.

La figure du super héros moderne continue cette dualité antique dans la coexistence de deux identités. Bruce Wayne et Batman, Clark Kent et Superman, Peter Parker et Spiderman cachent leur costume à leurs proches humains, leur habit de ville à leurs ennemis super-vilains. Comme pour le talon d’Achille, c’est la banalité de Clark Kent qui nous fait rêver à l’exceptionnel Superman.

Le héros se donne en trois dimensions :

sa force fait de lui un symbole du pouvoir,

sa faiblesse marque sa moralité,

la conjugaison des deux font de lui un exemple.

Quel rapport avec le travail ?

Nous allons essayer de montrer que sous chaque employé, sous chaque patron se cache un Achille en puissance.

Partons d’un cas que nous connaissons bien : un matin, malgré une légère nausée, un vague mal de tête, tu es allé travailler.

Fier de ton exploit, tu n’as pas manqué de le faire remarquer à tes collègues par un discret : « Je ne te fais pas la bise aujourd’hui, je suis malade. »

Ta poitrine tousse mais tu peux la gonfler d’un orgueil nouveau : là ou d’autres auraient renoncé ta grande force physique t’as permis de persévérer.

Cette force est aussi morale : tu résistes à la maladie par passion, par amour de ton activité. Ta conscience professionnelle s’élève au-dessus de la conscience des maux de ton corps.

Toute entreprise rêverait que l’ensemble de ses employés soit dévoués à leur travail au point d’en tirer la force suffisante au dépassement de soi-même.

Ô malade au travail tu es un Hercule moderne ! En toi se conjuguent les vertus des vrais héros : force, droiture et exemplarité. Cette posture héroïque porte un nom qui en jette : le surprésentéisme.

Si elle nous est si familière c’est parce que nous sommes nombreux à l’adopter. Selon les enquêtes de Denis Monneuse[1], 55% des français feraient au moins un jour par an de surprésentéisme. Le sociologue nous met aussi en garde : en ne se soignant pas, en fuyant toujours plus avant les faiblesses du corps nous risquons de voir le mal de tête finir en grippe, la toux en pneumonie, la fatigue en burn-out. Lorsque la maladie a fait son trou, il est plus dur et plus long de la chasser du corps.

Le surprésentéisme pose ainsi paradoxalement les bases

d’un absentéisme accru, celui des maladies de longue durée.

L’intérêt de l’entreprise a moyen terme est alors de prévenir le surprésentéisme.

Pour éviter de voir ceux qui veulent trop bien faire ne plus pouvoir rien faire du tout, il faut les empêcher de jouer au héros.

Mais pourquoi joue-t-on au héros ?

Les causes de cet héroïsme quotidien varient selon la position hiérarchique et la précarité de l’emploi.

Les emplois précaires sont autant de sièges éjectables : ne pas y faire acte de présence revient à accepter de voir ses moyens de subsistances disparaître du jour au lendemain.

Le cadre dynamique se place dans un environnement concurrentiel. Progresser signifie alors sur-passer ses concurrents. Une absence c’est un projet qui lui passe sous le nez, une occasion en moins de prouver sa valeur, la profondeur de son investissement dans la vie de l’entreprise. Pour avancer, il lui faut être héroïque.

Le patron aussi se rêve en Achille. Si l’entreprise qu’il dirige s’organise selon le modèle classique de la hiérarchie verticale, alors son titre de PDG implique une carrure cryptonienne. Il lui faut évidemment être sans cesse en exemplaire, sans quoi il n’obtiendra jamais le respect sincère nécessaire à sa fonction de direction. Cette exemplarité n’est rien sans une force véritable. À la tête de l’entreprise il prend part à toutes les décisions, c’est-à-dire prend sur lui une partie de toutes les responsabilités et de tous les risques.

Il se rappelle tous les jours qu’« un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. »[2]

Ces trois exemples éclairent l’héroïsme au travail d’un jour nouveau. Que l’on soit dans un emploi précaire, en quête d’avancement ou à la tête d’une entreprise, le monde du travail semble exiger du travailleur qu’il soit toujours déjà un héros.

L’héroïsme comme devoir. 

« Dans les sociétés marquées par la présence obsédante de la guerre, l’héroïsme ne constitue pas un valeur réservée à un temps spécifique ; il déborde le moment ou il faut prouver sa vaillance par les armes pour caractériser la totalité des actions. Idéalement l’individu doit se comporter en héros en toute circonstance. »[3]

Notre société n’est pas obsédée par la guerre mais par l’économie, son champ lexical se déploie dans la crise, dans le chômage ou le plein emploi, l’entrepreneuriat ou l’assistanat, la rentabilité et le déficit. Il ne s’agit pas pour nous de prouver notre valeur au combat mais au travail. L’exception devient la norme, l’héroïsme un devoir. La société idéale serait composée d’Achilles consciencieux, durs au mal et passionnés par leur activité.

Un tel héros a déjà existé dans l’ère moderne, un héros justement couvert de médailles. On lui a décerné les titres honorifiques de Héros du travail socialiste, député du premier soviet suprême, double détenteur de l’Ordre de Lénine et de l’Ordre du drapeau rouge du travail.

Le 30 août 1935, Alekseï Stakhanov a dépassé de 1400% les objectifs que sa hiérarchie lui avait fixé. Cet exploit qui fait rêver nos managers libéraux autant que les anciens dirigeants soviétiques le hisse au rang de héros.

Symbole de l’homme nouveau, le travail de Stakhanov modifie le travail de tous les ouvriers de toutes les usines soviétiques d’extraction du charbon. Ses habitudes deviennent un process de production. Il faut à présent que toutes les équipes s’organisent comme la sienne, que tous les ouvriers utilisent ses outils, que chacun puisse devenir Stakhanov. Qu’il ait été réel ou le seul fruit de la propagande d’Etat ne change rien à l’affaire : son exploit est devenu la norme.

Il faut alors soupçonner ceux qui échouent à reproduire sa performance.

Pourquoi n’y arriveraient-ils pas ? Sans doute sont-ils mal organisés, peut-être sont-ils paresseux ou pire encore, peut-être tentent-ils délibérément de saboter l’effort révolutionnaire ?

Un soupçon de même nature pèse sur ceux qui ne cherchent pas à être des héros au travail. Combien de regards complices nous a-t-on envoyé en cas d’arrêt maladie ? Combien de regards accusateurs ? Combien de remords avons-nous dû tuer dans l’œuf pour s’accorder le privilège de la maladie ?

Penser que l’héroïsme au travail est un devoir pour le travailleur c’est le pousser à toujours plus de productivité jusqu’à l’épuisement. Cet héroïsme forcé plonge l’entreprise dans la spirale de l’exploitation. A tous les étages il faut être un héros sans quoi l’on devient vite un paresseux, presque un obstacle.

Pour finir. 

Le dépassement de soi au travail entraîne de grandes satisfactions mais traîne dans son sillage de nombreux risques. A vouloir se donner à fond on finit par donner plus que soi-même, plus que ce que son humanité peut apporter. Un comportement héroïque au travail est véritablement sur-humain : il implique une exemplarité totale, une résistance au travail forcené et une droiture sans faille. En niant la faillibilité en nous-mêmes nous finissons par ne plus la supporter chez les autres.

Le travail en entreprise dégage dans sa pratique des normes de travail qui sont propres à ses employés et à son organisation. Ces normes tendent bien souvent vers l’héroïsme. Chacun doit alors apporter une posture qui n’a plus rien d’une exception. L’employé plongé dans la précarité, le travailleur indépendant ou le patron doivent avoir les épaules d’Achille. Le sur-présentéisme, le sur-menage sont autant de conséquences d’un devoir sur-humain.

A force de vouloir se sur-passer on peut finir par se heurter au réel comme on se cogne à un mur : nous ne sommes pas des Achilles !

En demandant autant de soi et des autres on ne peut en demander que trop. L’humain est faillible et toute organisation du travail qui lui demande d’être un héros finira par l’épuiser.

Partageons les tâches et les responsabilités, cessons de faire de la compétition un moteur et de la hiérarchie verticale un cadre indépassable. Reconnaissons que le seul moyen de transcender notre faillibilité n’est pas en nous-même mais dans l’autre, seul à même de combler nos faiblesses par la complémentarité de ses compétences.

Si nous y arrivons, alors le travail pourra devenir un lieu sain de dépassement de soi et d’accomplissement.

 

Gardons dans nos esprits adultes un avertissement qui a été fait à l’enfant que nous étions.

« Une Grenouille vit un Bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui n'était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse s'étend, et s'enfle, et se travaille
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur,
Est-ce assez ? dites-moi : n'y suis-je point encore ?
— Nenni. — M'y voici donc ? — Point du tout. — M'y voilà ?
— Vous n'en approchez point. » La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs,
Tout petit Prince a des Ambassadeurs,
Tout Marquis veut avoir des Pages. »[4]

 

Positivement votre

 

[1] Sociologue contemporain auteur de « Le surprésentéisme, travailler malgré la maladie. » 2013 éditions de Boeck.

[2] Aphorisme geek plein de sagesse prononcé par l’oncle Ben mourant dans les bras d’un Spiderman qui aurait pu le sauver.

[3] Apostolides, « Héroïsme et victimisation, une histoire de la sensibilité. »

[4] Jean de La Fontaine, Fables de La Fontaine.