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#19 - Qu'est-ce qu'une éthique écologique ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 13 juin 2018
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Il faut trier tes déchets, tu dois éteindre la lumière en quittant la cuisine, ne consomme pas trop d’eau, ensemble sauvons la planète !

« Il faut », « tu dois », « sauvons », le discours écologique prend bien souvent la forme d’impératifs à respecter sous peine de passer pour un insensible imbécile, un malveillant pollueur.

Mais la planète est bien grande et je suis bien petit. Comment croire que cette ampoule allumée fasse de moi un destructeur de monde, qu’une fois éteinte elle me transforme en sauveur de la terre entière ?

Aujourd’hui nous allons regarder d’un peu plus près les principes de l’éthique écologique. C’est bien d’éthique que l’on parle dès lors que l’on pose des « il faut » et des « tu dois ». Un peu d’étymologie pour bien cerner ce qui se cache derrière l’éthique écologique. Ethique vient d’ethos et désigne le caractère, les mœurs, les pratiques quotidiennes. Eco – logique d’oïkos l’habitat et de logos le discours rationnel. L’ « éthique éco-logique », forme donc un discours rationnel sur les pratiques liées à l’habitat.

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L’éthique écologique 

Ta chère moitié criant au meurtre à la vue d’un robinet mal fermé pousse le cri terrible de l’éthique écologique. Son habitat au sens large, la planète, est menacé par une pratique nonchalante de la fermeture du robinet. L’éthique pense entre autres l’agir humain en évaluant sa puissance, ses causes et ses conséquences. Le robinet se situe au bout d’une chaîne qui comprend la création dudit robinet, de sa tuyauterie, des canalisations, d’un centre de traitement des eaux usées. Tous les maillons de cette chaîne dépendent des techniques que nous avons créées pour répondre à nos besoins.

L’ouverture ou la fermeture des robinets s’inscrit dans ce que Hans Jonas appelle un « agir technologique ». L’eau ne jaillit pas du tuyau par la seule action de notre main qui tourne le robinet. Derrière la main qui tourne, la technologie agit aussi. Là est la difficulté puisque la technologie qui rend notre agir efficace nous est souvent invisible. Nous ne voyons que l’eau couler, que l’ampoule s’allumer. Le mouvement par lequel nous agissons nous paraît tout à fait anodin. La goutte tombe dans l’océan sans y faire une ride.

Le savoir technologique

 Mais cette goutte n’est pas seule : elle dépend de toute une technologie qui suppose aussi des infrastructures conséquentes. D’immenses cuves de bêton la traitent, de vastes usines métallurgiques forgent les tuyaux où elle passe.

Pour le dire simplement, la technologie a augmenté notre pourvoir d’agir au point de le transformer, au point que lorsque nous agissons nous mettons bien souvent en branle des forces qui ne sont pas uniquement les nôtres et que nous connaissons mal.

Nous ne les connaissons pas, et pour cause : il y a dans ces tuyaux, dans ces processus de traitement des savoirs en chimie, en plomberie, en urbanisme qui ne sont pas à la portée de tous. Le savoir technologique, éclaté, échappe à l’ensemble de ses utilisateurs.

  

Le savoir prévisionnel

A côté de lui se tient le savoir prévisionnel. Notre capacité à prévoir l’impact que nos actions présentes auront dans le futur. Ce savoir prévisionnel nous fait dire par exemple que les ressources de pétrole seront épuisées dans trente ans, que le pôle nord aura fondu dans quarante, que dans cinquante la forêt amazonienne fera figure de petit bois.

Ces affirmations sont plus ou moins sérieuses, plus ou moins probables, toutes alarmantes. Et pourtant on ne peut s’empêcher de douter : encore une fois, n’est-on pas en train d’exagérer ? Ce doute vient d’une incompréhension de la nature des prévisions. La prévision n’est pas une pré-science, elle ne donne rien de certain, seulement du probable. Elle ne sait rien de la vérité, son monde à elle est celui des possibles.

Peut-être le discours écologique se trompe t-il lorsqu’il prédit les catastrophes à venir. Peut-être aussi a t-il raison. L’écologie nous demande en fait d’agir à l’aveugle, sans rien savoir ni de ce que nous faisons ni des conséquences de notre action. Elle nous demande en fait de parier. 

Le pari écologique

Imaginons un parieur chevronné face à l’impératif domestique d’éteindre cette lumière, de fermer ce robinet. Il commence par examiner les probabilités que son geste précipite effectivement la mort ou la survie de sa planète. Incapable de lire l’avenir, il ne peut que poser un neutre cinquante-cinquante.

 Il examine ensuite le rapport entre les risques encourus et la récompense espérée[2].

La disparition de notre habitat ou sa survie. La balance a vite fait ici de pencher, ne pas s’occuper d’écologie est un risque énorme. Il ne gagnerait au final qu’un confort minime en vue du risque couru.

Le parieur malin comprendra pourtant vite qu’il ne prend pas lui-même ce risque colossal : il ne verra ni la banquise fondre, ni le pétrole s’épuiser, ni l’Amazonie déboisée.

Il prend en réalité ce risque pour une humanité à venir, au nom d’humains qui ne sont pas encore.

Pour lui toute la récompense, pour ceux qui ne sont pas, tout le risque.

Le pari idéal.

Mais alors pourquoi notre parieur hésite t’il ? Par solidarité, par empathie, par humanisme ? Non, le parieur a une éthique bien moins vague, qui le différencie de l’escroc. Un bon parieur ne parie que ce qui lui appartient. De là l’excitation du jeu, de là aussi la sublime ivresse du pari. Le parieur aime le danger, le pari et les parieurs.

 

S’il prend tout aux parieur à venir, que leur restera t-il à parier ? Que vaudrait pour lui un monde sans pari ?

Parier contre l’écologie c’est ne pas comprendre qu’on ne peut parier que ce qui nous appartient en propre. Le seul pari à prendre ici c’est celui qui rend possible les paris futurs, autrement dits, l’humanité à venir. 

Pour finir

La prolifération d’affiches, de publicités, d’aphorismes en faveur du développement durable, du tri sélectif ou de la préservation des ressources signale l’émergence d’une éthique écologique. Elle pose un environnement qu’il s’agit de protéger du pouvoir démesuré de l’agir technologique. Démesuré puisqu’il rend masque le lien entre un geste anodin et l’énorme puissance qui l’a rendu possible. Difficile pour l’agir humain de mesurer que lorsqu’il allume la lumière il met en mouvement un vaste processus qui relie l’insignifiant à l’incommensurable, l’ampoule à la centrale nucléaire.

Nous sommes incapables de prévoir l’impact qu’auront nos gestes balourds sur un environnement fragile, incapables même de comprendre le fonctionnement de notre corps, de connaître ses limites.    

Nous voilà sur terre comme sept milliards d’éléphants dans un magasin de porcelaine. Puisque nous ne savons ni ce que nous faisons ni ce que nous pouvons, l’éthique écologique est une affaire de parieur. Ce parieur fonde une éthique nouvelle, une éthique qui nous donne un ordre simple.

« Jamais l’existence ou l’essence de l’homme dans son intégralité ne doivent être mises en jeu dans les paris de l’agir. »[3]

 

Positivement vôtre !

 

[1] La majorité de cet article est une tentative de vulgarisation de certains concepts de Hans Jonas, philosophe allemand à qui l’idée du développement durable doit beaucoup.

[2] Le rapport risk/reward qui indique qu’un coup ne doit être tenté que si le gain potentiel équivaut au minimum à la perte possible.

[3] Le principe responsabilité, Hans Jonas, 1979.